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La couleur d’une non-couleur.

On se pose des fois des questions sur le sens de l’art, principalement parce que – mise à part la dimension décorative – l’aspect fonctionnel n’est pas toujours évident. Il va bien de soi que pour l’architecture et les arts appliquées cette question ne se pose pas, mais que cela se manifeste surtout en ce qui concerne la peinture, les sculptures, l’art objet et les installations.

An Vanderlinden a formulé sans hésitation une réponse sur cette question initiale révélant ce qui lui pousse dans l’art. Pour l’artiste, d’abord, l’art consiste dans un moyen pour mieux comprendre le monde et au même temps dans un moyen de s’adjuger une place dans ce monde.
Il faut dire que sur ce point la science, la religion et l’art ont un but commun, car aussi bien que le scientiste et le croyant, l’artiste – avec les moyens qui lui sont propres – veut procurer l’essence de l’existence et une meilleure compréhension du monde qui l’entoure. Cet abordage ne peut nullement mener à la conclusion que l’art n’a qu’une signification liée à l’individu. La dimension sociale est incorporée dans un processus de conscientisation : l’artiste se questionne et révèle des choses qui normalement passeraient inaperçues. Et comme beaucoup d’artistes contemporains l’ont confirmé : l’artiste veut – conformément le chaman - préserver les gens du mal et contribuer à une conscience plus ample. L’artiste est un explorateur.

Ainsi est-il que An Vanderlinden, en analogie avec les romantiques, se réfère à la beauté de la nature qui est mise sous une pression continue, et comme Tony Cragg l’a suggéré, qui est de plus en plus repoussée dans des réserves de préservation. En plus l’artiste An Vanderlinden – avec son art - veut accroitre quelque chose à cette beauté sensuelle qui nous entoure.

Le fait qu’elle fait cela à partir de la peinture abstraite souligne l’universalité de la beauté naturelle. La nature dispose – une fois que l’Homme le permettrait – d’un potentiel de beauté absolue. La peinture abstraite en soi offre une plus ample liberté artistique puisque les artistes qui se réfèrent à un monde spécifique de sens sont liés à des éléments concrets. Le fait que notre artiste part de la non-figuration, ne signifie pas qu’il n’y aurait pas une réminiscence de la nature. L’essence de celle-ci est abstraite par définition et en plus les patrons et détails qu’on trouve dans la nature génèrent constamment des formes d’abstractions. La non-figuration et la reconnaissance sensuelle apparaissent répétitivement dans l’œuvre de An Vanderlinden, aussi bien dans son procédé que dans le résultat final.

Disparaître et apparaître est un aspect permanent, tout comme c’est immanent à l’œuvre de Asger Jorn. L’expérience visuelle changeante connaît son expression dans la peinture à l’huile appliquée au pinceau et au couteau à palette : son application s’avère généreuse, irrégulière et rainurée. La signature de l’artiste montre une réminiscence à l’œuvre de plusieurs expressionnistes abstraits, de Sam Francis, passant par Alfred Manessier, Nicolas de Staël et Pierre Soulages, jusqu’à un Jean Dubuffet plus discret.
Des fois son changement de format invite le spectateur de regarder de plus près ou à une autre occasion de prendre une distance.
L’œuvre de An Vanderlinden connaît un mouvement de vagues partant de peintures dominées par le noir, passant à un travail plus clair et plus coloré, pour finalement retourner à un noir quasiment thématique. La dominance répétitive du noir se met en contraste avec la personnalité de l’artiste qui se montre plutôt joyeuse. L’obscur et le mystérieux exercent manifestement une attraction sur elle, ce qui explique leur dominance. Cela se manifeste aussi dans sa passion pour un certain genre de musique. L’artiste démontre dans ses premières peintures la quantité de nuances qu’on peut mettre dans le noir, et non moins dans le noir brillant, qui a pour effet que cette non-couleur est perçu comme plus claire que les couleurs sous-jacentes.

Dans la période qui suit, la tension entre couleur et non-couleur qu’on trouve chez An Vanderlinden commence à disparaître pour que la couleur puisse évoluer vers une dominance, accompagnée d’une illusion de profondeur croissante. La dominance cyclique des compositions dynamiques ne dévoile pas toujours un procédé de peindre changeant. Son procédé change des fois rapidement et spontanément, mais il s’avère à d’autres occasions plutôt hésitant et suivi de corrections. Il faut ajouter que l’artiste catégorise son œuvre en « collections », numéroté par des chiffres combinés avec des lettres de l’alphabet. La première « Collection » n’est pas A, mais D, lettre initiale du prénom de son partenaire de vie. Quand il s’agit d’une façon spécifique de peindre, il est très rare que son travail reçoit un véritable nom.
Dès le début de la seconde décennie du siècle XXI il se passent des choses qui vont pousser son œuvre dans une direction spécifique.
D’un côté il y a la découverte d’une nouvelle passion – travailler avec la céramique – et d’un autre côté il y a plusieurs participations à des projets liés au charbonnages du Limbourg belge. Ce qui a prévalu est sans doute sa participation à l’expo « Parallel Events Manifesta 9 : Mijn Verleden (une histoire de mine) ». En dehors de l’importance générale que le charbonnage a eu dans la province du Limbourg, l’artiste sent une liaison encore plus intense, puisque son père et son grand-père ont travaillé dans les mines.

Le grand changement dans son œuvre récent est l’usage du charbon, comme moyen de travail et comme image, et tout à coup l’apparition de l’image de la Sainte-Barbe.
Conforme l’iconographie classique, An Vanderlinden représente la sainte tenant dans la main une tour avec trois fenêtres, que se réfèrent à la Sainte Trinité. La Sainte Barbe qui a été décapité inespérément par son père à cause de sa religion, est vénérée pour avoir une mort bienheureuse, autrement dit pour une mort prévue, soutenue par les sacrements. Le père de la sainte non plus est sorti indemne de l’histoire puisqu’il est mort foudroyé après son acte scandaleux.
La tour dans laquelle la Sainte Barbe a été enfermée et qui – comme susdit – est devenu l’attribut de la martyre, a donné l’origine à plusieurs attributions. Par l’association de la tour à une lampe de mine elle est devenue la patronne des mineurs. Mise à part la représentation iconographique traditionnelle, An Vanderlinden – spécialement pour la série « St Barbara’s opluchting » (le soulagement de la Sainte Barbe – 2012) montre la sainte s’essuyant le front. De cette façon elle veut symboliser le soulagement, d’un côté celui de la Sainte Barbe parce qu‘elle n’a plus besoin de protéger personne vu que les mines sont fermées, et d’un autre côté celui des femmes qui ne doivent plus se faire des soucis à cause du danger que leurs maris courraient de jour en jour.

Ainsi son travail courant qui partait du non-figuratif est évolué vers le figuratif, non seulement à cause de la représentation de la sainte, mais aussi à cause de son travail avec la céramique, vu que cela lui donnait une grande satisfaction. Cette nouvelle phase dans l’œuvre de An Vanderlinden quitte les sentiers de la peinture, mais son langage d’images connaît une expansion du bidimensionnel vers le tridimensionnel. D’abord le bidimensionnel a commencé à être abandonné combinant l’acrylique à la houille concassée. Alors son œuvre prenait une allure d’art matérielle. En plus ses travaux sont souvent présentés avec des objets : des bénitiers remplis de charbon et pourvus d’une plaque murale représentant la Saint Barbe. Des objets sacraux sont devenus des véhicules pour le terrestre et le transcendent, vu le matériel employé. Un élément de tension comparable est aussi inhérent au charbon, qui d’un côté est considéré comme poussiéreux et sale, et d’un autre côté qui est porteur d’une beauté matérielle, principalement là où les structures kaléidoscopiques montrent une richesse vivante de surfaces mates et brillantes. C’est avant tout la caractéristique du noir absorbant la lumière, qui font évanouir les images sur leur chemin vers le rien et, en plus, qui donnent aux personnages une attitude d’être repliés sur soi-même. Un autre contraste caché est que l’or noir – principalement de nos jours – est vécu comme banale, tandis que dans le passé il était d’une grande importance vu son capital énergétique. Dans quelques peintures abstraites récentes les qualités du matériel ci-dessus mentionnées semblent être regroupées dans les tonalités changeantes du noir profond et du rouge roussissant.

Il est bien clair que An Vanderlinden a entamé une nouvelle voie où le figuratif et le non-figuratif ont une présence simultanée et plus prononcée, et où le charbon et la céramique sont ses véhicules d’image, tout en conservant une partie de l’essence, principalement là où l’artiste cherche la richesse en couleur de la non-couleur noire. Où cette nouvelle voie l’amènera, on ne peut deviner.

Dès à présent de nouvelles idées surgissent chez l’artiste. Ajouter de la beauté au monde est en fait un processus de réflexion et d’action en cohérence avec le monde autour de nous. Un processus qui ne terminera jamais.

DAN HOLSBEEK  (2016)

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